Divines surprises de Félix de Belloy

Voilà un roman joyeusement irrévérencieux !

Le docteur Henri Ribal-Dumas, retraité en Normandie, jette un œil acerbe sur le monde et surtout sur les habitants de sa ville. Même sa fille, Mathilde qu’il surnomme Sosotte, n’est pas épargnée. Mais aucune méchanceté en lui, plutôt un regard cyniquement désabusé sur les travers de ses concitoyens.

Alors quand le jeune Ryan prétend avoir vu la Vierge Marie et que la folie religieuse s’empare de la ville, c’est une occasion rêvée pour lui de laisser libre cours à son esprit caustique. Sauf que cela bouleverse aussi totalement la vie d’Henri et que cela n’est pas vraiment à son goût. D’autant que cela va très vite le mettre face à ses contradictions et à ses mensonges.

« Les péchés sont le sel de la vie, et le mensonge, la base de toute société humaine. Que serions-nous sans notre merveilleuse aptitude à mentir ? Des bêtes. Notre espèce s’est érigée au-dessus de toute autre parce qu’elle est capable de duplicité, de faux-semblants, de sourires hypocrites et de non-dits salvateurs.»

Je me suis beaucoup amusée à la lecture de ce roman savoureux.

Le rythme est soutenu, impossible de s’ennuyer une seule seconde. Les dialogues sont pleins de verve et les commentaires d’Henri sarcastiques à souhait.

Les situations cocasses s’enchaînent, entraînant toute la ville dans des aventures pleines de rebondissements et qui finissent par tous les dépasser. L’auteur se moque gentiment de ses personnages et de leur ferveur religieuse brusquement accrue. C’est foutraque et barré… un délice !

Divines surprises – Félix de Belloy (Editions Robert Laffont – janvier 2019)

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Cette nuit de Joachim Schnerf

L’humour comme antidote, rire pour ne pas sombrer, telle semble être la devise de Salomon, rescapé des camps de la mort et qui vient de perdre Sarah, sa femme, l’amour de sa vie.

Alors que se prépare la soirée de Pessah qui va réunir ses filles, ses gendres et ses petits-enfants, Salomon se souvient.

C’est un roman plein d’amour, absolument bouleversant. Le personnage de Salomon est très touchant. C’est un homme habité par un humour grinçant, parfois même dérangeant pour les autres. Mais il est aussi rempli de force grâce à son amour pour sa femme, son pilier.

C’est une histoire universelle sur les relations familiales, la transmission, la force des traditions, le deuil.

« Près de dix mois plus tard, quand je voulu la serrer contre moi, son corps était lourd comme une pierre enchaînée, abandonnée à sa pesanteur. L’étreinte la plus froide, la dernière. Plus jamais je ne pourrais m’asseoir près d’elle pour les chuchoter mon amour. À côté de cette femme à la force divine. Ma femme. Morte et encore si belle dans mes souvenirs qui s’épuisent. »

Le style est toujours d’une grande justesse pour décrire les rapports entre les membres de la famille et les sentiments de Salomon. C’est à la fois pudique, délicat et plein de sensibilité.

Un pur enchantement.

Cette nuit – Joachim Schnerf (Editions Zulma – janvier 2018)

Lauréat du Prix Orange du livre 2018

Cent millions d’années et un jour de Jean-Baptiste Andrea

Je viens de vivre un véritable coup de foudre avec ce roman. Et j’ai regretté pendant toute la lecture de ne pas avoir lu Ma Reine (autant dire que je suis allée l’acheter aussitôt !). 

Cent millions d’années et un jour fait partie de ces livres qu’on reconnaît dès les premiers mots. Un roman qui va vous enchanter, vous transporter, vous émouvoir. Il y a de la magie dans ce texte

Stan, paléontologue, part en quête d’un rêve. Il a appris que dans les montagnes, entre France et Italie, se cachait un squelette de dinosaure. Un squelette qui pourrait lui apporter la gloire. Il embarque dans cette aventure son ancien assistant et ami Umberto et le jeune Peter.  

Mais là-haut, les perspectives changent. Engagés dans cette quête éperdue, les trois hommes et leur guide vont vivre un huis-clos sous tension.  

« J’ai mis longtemps à m’endormir. Le froid craquait, dehors, il tentait de s’immiscer par la moindre ouverture. Au milieu de la nuit, un silence de coton est tombé. Il neigeait. Pour une fois, j’ai accueilli la nouvelle avec soulagement. Rien de tel qu’un peu de neige fraîche pour effacer l’ardoise, nos dessins maladroits et nos traces de craie, nos erreurs de calcul et nos bonnets d’âne. Au petit jour, nous pourrions repartir de zéro. » 

Jean-Baptiste Andrea glisse du suspens au cœur de la relation des hommes qui mènent  cette recherche d’un monstre mythique, née d’un rêve d’enfant brimé par un père violent. 

C’est un roman brillant et lumineux au cœur duquel la nature joue un rôle primordial que l’auteur sait transcrire à merveille. 

J’ai été captivée de bout en bout par ce récit qui remonte le fil de l’enfance et met en scène la relation d’amitié et la rivalité entre les trois personnages masculins.  

Cent millions d’années et un jour – Jean-Baptiste Andrea (Editions L’Iconoclaste – août 2019) 

La Vie silencieuse de la guerre de Denis Drummond

Roman lu dans le cadre des #explorateursdelarentreelitteraire de Lecteurs.com

Je suis restée tout au long de cette lecture en lisière du récit sans parvenir à y pénétrer complètement.

Pourtant le sujet était tentant et il y a un certain nombre de moments qui ne demandent qu’à être émouvants. Mais une surenchère de style grandiloquent et de recherche d’esthétisme dans les descriptions finit par nuire à l’émotion.

Enguerrand, photographe spécialiste de la guerre a disparu. En guise de testament, il a laissé à son ex-compagne Jeanne, ses journaux intimes ainsi que quatre négatifs pris sur quatre scènes de guerre (Rwanda, Bosnie, Afghanistan et Irak). Il l’a chargée d’organiser une exposition avec un galériste, Gilles.

Ces clichés et ces carnets sont des témoignages cruciaux de ces guerres modernes qui émaillent les XXème et XXIème siècles.

Le récit entremêle les journaux d’Enguerrand, le présent avec la rencontre des deux personnages de Jeanne et Gilles et les propres souvenirs de Jeanne, ancienne collaboratrice du HCR.

Ce sont ces incessants enchevêtrements entre les différentes époques qui m’ont principalement perdue dans la narration. Couplés à un style un rien trop pompeux dans lequel aucune phrase n’est simple et où l’auteur glisse chaque fois trop d’emphase que ce soit dans les dialogues ou dans les descriptions. Pour exemple cette phrase tirée d’un des carnets :

« Une fois les militaires partis, la forêt se figea dans un silence qu’aucun d’entre nous n’avait jamais entendu, un silence comme un cri qui ne sort pas, lourd, épais, celui qui accompagne l’inclinaison du monde devant l’abandon de Dieu. »

C’est beau mais totalement désincarné.

Cela m’a gênée pour entrer dans les textes attribués à Enguerrand et qui racontent la guerre. Je me suis tout de même demandée si ce n’était pas une manière de tenir à distance les horreurs décrites mais pour ma part cela m’a empêchée d’entrer dans le récit.

Par ailleurs, l’érudition qui se glisse tout au long du livre avec, par exemple, les parallèles entre la peinture classique et les photos d’Enguerrand, ne m’ont pas vraiment convaincue et la finalité des mises en scène de ces quatre photos reste pour moi assez obscure. Tout comme la relation qui se noue entre Gilles et Jeanne et pour laquelle je ne me suis pas vraiment passionnée.

Pour finir, je ne ressors pas non plus de cette lecture avec l’impression d’avoir appris des choses sur les conflits que le livre évoque. Bref, un rendez-vous manqué.

La Vie silencieuse de la guerre – Denis Drummond (Editions le Cherche-Midi – août 2019)

La grande escapade de Jean-Philippe Blondel

Comme chaque roman de Jean-Philippe Blondel celui-ci est une petite pépite littéraire. Et je me suis régalée à le lire, refermant avec tristesse la dernière page. C’est drôle, tendre, plein d’anecdotes cocasses qui rendent vivant tout le roman.

La vie s’écoule paisiblement au sein du groupe scolaire Denis-Diderot. Nous sommes en plein dans les années 70. L’école est chamboulée par l’arrivée de la mixité dans les classes, les femmes revendiquent de plus en plus leur espace, les amitiés enfantines se font et se défont, les professeurs sont bousculés par le changement.

« Si on lui avait demandé à ce moment-là comment elle définirait une vie idéale, elle aurait instinctivement répondu « sans homme ». Voilà. Une existence célibataire, où l’on pouvait aller et venir à sa guise, découvrir la capitale en solitaire, s’attabler à un restaurant avec un roman où un magazine et où personne, jamais, n’exigeait de vous quoi que ce soit. »

Tous les personnages sont merveilleusement campés avec leurs petits travers. Les relations qui se tissent entre enfants, entre adultes, entre parents et enfants sont décrites avec précision et s’entremêlent joyeusement.

A travers ce microcosme où naviguent ses personnages, Jean-Philippe Blondel nous décrit toute la société de ces années avec un brin de nostalgie mais sans jamais tomber dans la mélancolie grâce à un humour habilement distillé au fil des pages.

« Elle prend Michèle par le bras et, ensemble, elles traversent la cour. Les spectateurs s’écartent, elles sont les reines du jour tandis que Janick murmure que le monde change, oui, le monde est en train de changer, mais que cela ne lui fait pas peur. Au contraire. Il est temps. Il est grand temps. »

Ce roman est la chronique pleine d’intelligence et d’espièglerie de l’apprentissage, du passage vers un nouveau monde, de l’arrivée dans la vie d’adulte. Chacun des personnages va évoluer, se confronter à des nouveautés plus ou moins importantes mais qui feront qu’ils ne seront plus jamais les mêmes à l’issue de l’année scolaire.

Jean-Philippe Blondel a le don de faire passer des messages importants l’air de rien à travers des anecdotes, des caractères, des petites piques savamment distillées. Une lecture comme une parenthèse enchantée.

La grande escapade – Jean-Philippe Blondel (Editions Buchet-Chastel – août 2019)

La kermesse du diable de Annie Degroote

Annie Degroote nous retrace vingt ans de la vie d’une flamande au XVIIème siècle. Un livre qui permet, à travers l’histoire de Renelde de revenir sur l’histoire et les mœurs de l’époque.

Renelde a la malchance d’être femme au XVIIème siècle. Sa vie est donc dirigée par les hommes et notamment son père et son frère qui lui imposent d’épouser l’un des amis de la famille. La jeune femme a 17 ans, un profond dégoût pour cet homme rustre dont elle devra partager la vie et une volonté de fer pour se sortir de sa condition.

On la suit donc à travers diverses péripéties : l’invasion française et le rattachement de Lille au royaume de Louis XIV, l’arrivée de la peste, la prépondérance de la religion qui réglemente la vie des gens.

« Promis l’un à l’autre, ils n’avaient guère eu le temps de se parler. Mariés, ils allaient vivre dans ces silences, ces non-dits prononcés dans les cœurs. Cris de colère retenus… »

Courageuse et combative Renelde crée sa propre école de dentellières pour aider des jeunes filles à apprendre un métier dans de bonnes conditions. Sa rencontre avec son voisin, Mr Grégoire, va pourtant bouleverser sa vie.

Difficile de me faire une opinion sur ce livre. Si j’ai suivi avec intérêt les aventures de Renelde je ne me suis jamais sentie embarquée totalement dans l’histoire. La faute peut-être à un style extrêmement simple et à beaucoup de passages un peu trop survolés à mon goût.

Le roman est, certes, bien documenté mais reste assez scolaire et m’a laissée en lisière de l’histoire de Renelde.

La kermesse du diable – Annie Degroote (Editions Presses de la Cité – janvier 2019)