Colette et les siennes de Dominique Bona

Dominique Bona n’écrit pas une biographie complète de Colette mais a choisi un de commencer l’histoire à un moment bien précis dans la vie de l’écrivain et de s’intéresser à l’amitié qui la lie à quatre femmes d’exception.  

Nous sommes en 1914, les hommes sont à la guerre et Colette vit près du bois de Boulogne où elle se retrouve avec trois de ses amies proches.  

Il y a là Musidora et Marguerite Moreno, comédiennes, Annie de Pène, journaliste et romancière comme Colette. Un quatuor de femmes libres, fortes, sachant s’imposer dans un monde encore dirigé par les hommes. 

Dominique Bona s’attache à raconter leur histoire, leurs relations, leurs combats, leurs douleurs et leurs bonheurs dans un livre érudit et passionnant à lire.  

Si je savais déjà beaucoup de choses sur Colette qui est une auteure que j’aime beaucoup, j’en savais peu sur Musidora et Marguerite Moreno et encore moins sur Annie de Pène, le presque double de Colette, que j’ai à présent très envie de mieux connaître. 

« Du même âge, à quelques mois près (sauf pour I’une d’elles), elles sont romancières, journalistes, comédiennes, et dans le cas de Colette, tout cela à la fois. Elles appartiennent au monde marginal, sulfureux, de la littérature et du spectacle. Mariées, démariées, remariées ou en compagnonnage, leur existence à de quoi étonner, voire choquer une époque encore très bourgeoise. Elles ont souvent enfreint l’ordre moral et défié les bonnes mœurs. Elles les défient toujours. » 

Dominique Bona dresse quatre portraits de femmes modernes dont l’amitié reste sans faille malgré les éloignements, les changements dans leurs vies, les épreuves. C’est vivant, habité par ces quatre personnalités à la fois anticonformistes (elles ont jeté leurs corsets aux orties, portent des pantalons, divorcent, ont des amants et des maîtresses, font des métiers d’hommes) et porteuses de tous les combats des femmes.  

Dominique Bona les fait revivre dans leur intimité, avec beaucoup de détails passionnants que j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir. 

Colette et les sienne – Dominique Bona (Editions Grasset – mars 2017) 

Octobre 2019

Je profite de ce week-end de trois jours de novembre pour faire un bilan de mes lectures d’octobre. Un mois de lecture à 10 livres avec un juste équilibre entre romanciers et romancières. Mais un très net avantage à la littérature française avec 9 romans pour un italien !

Je reviens donc sur ce mois automnale de lecture, avec un vrai coup de cœur pour La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg, un conte cruel et poignant sur la seconde guerre mondiale et les camps de la mort.

Dans un autre style, mais aussi prenant, Où bat le cœur du monde de Philippe Hayat est un hymne au jazz et à ceux qui ont permis à cette musique de prendre son essor, à travers l’histoire d’un personnage terriblement attachant.

Je reste dans les belles lectures du mois avec le roman atypique de Jean Le Gall, L’île introuvable. Un roman dont le cynisme et la causticité m’ont terriblement plu.

Une autre belle révélation, et pourtant les premières pages ne me laissaient pas l’imaginer, Là où l’on n’a pas pied de Fabio Genovesi, un roman drôle et tendre sur l’enfance de l’auteur.

Mathieu Tazo m’avait fait la proposition de découvrir son roman Au nom des pères, et j’avoue avoir pris plaisir à suivre les aventures de Rose en pleine période de guerre.

Parmi les romancières dont j’avais déjà lu plusieurs romans, Valérie Tong Cuong avec Les guerres intérieures démonte les mécanismes de la culpabilité tandis que Sophie Fontanel explore l’enfance et ses moments fondateurs dans le très joli Nobelle.

Une très jolie histoire de femmes avec La nuit des béguines d’Aline Kiner qui m’a littéralement transportée au XIVème siècle à travers l’histoire de femmes en quête de liberté.

Une petite déception ce mois-ci avec le livre, pourtant unanimement salué, de Victoria Mas, Le bal des folles. Pas assez documenté pour moi et trop romancé.

Et le policier du mois : Sombres secrets de Delphine Montariol, un livre plein de péripéties que j’ai lu avec plaisir.

L’île introuvable de Jean Le Gall

Le roman s’ouvre sur le survol en hélicoptère d’une île en flamme par un enquêteur d’assurance et un paparazzi, lancés sur les traces d’Olivier Ravanec, un écrivain disparu.

Malgré des débuts prometteurs, l’écrivain n’a pas eu le succès qu’il escomptait. Il hante le monde de l’édition et de nuit et c’est là qu’il rencontre Dominique Brenner, éditrice à l’intelligence aiguë et Vincent Zaid, homme d’affaires retord. Le trio est en place.

Plus que l’intrigue, c’est surtout le style et le caractère des trois personnages qui sont intéressants et qui donne la saveur au récit. Pour ma part, j’ai véritablement eu une révélation avec l’écriture de cet auteur que je ne connaissais pas du tout.

Ce roman est une plongée au cœur du monde littéraire parisien qui prend sa source dans les années 80 et nous mène jusqu’à aujourd’hui. Il nous décrit un monde désenchanté et des personnages qui perdent peu à peu leurs illusions à mesure que leur monde change et les laisse à la traîne.

« Vais te dire : le pire défaut de ce genre d’auteur, c’est son absence inimaginable d’imagination. Comment romancer sans imagination ? ! Lui, il pourrait écrire cent ans que les idées ne viendraient pas. Des dizaines de muses miauleraient au bout de son lit que son esprit demeurerait impuissant. C’est terrible, l’imagination. On ne saurait la mettre dans une tête comme les plumes dans l’oreiller. »

Le récit est habité par un humour grinçant et ne se laisse pas apprivoiser facilement car il regorge de digressions et de références plus ou moins cachées qui nécessitent d’avoir une certaine connaissance des événements ou des personnalités qu’il évoque. J’avoue d’ailleurs ne pas forcément avoir tout saisi mais cela ne nuit pas à la compréhension de l’ensemble.

La formule fait mouche, la construction du récit déstabilise parfois et le tout donne l’impression d’évoluer au cœur d’un véritable exercice de style. Mais un exercice maîtrisé avec brio qui n’égare pas le lecteur et le mène au contraire au travers des trente cinq ans que dure le récit mêlant les histoires personnelles des personnages et l’évolution du monde littéraire. J’ai éprouvé beaucoup de plaisir à la découverte de ce livre malgré, ou à cause de, son pessimisme caustique.

L’île introuvable – Jean Le Gall (Editions Robert Laffont – août 2019)

Sombres secrets de Delphine Montariol

Mary, domestique au manoir des Worthington est découverte étranglée dans le jardin du domaine. La police semble vouloir expédier l’enquête au grand dam d’Henry Worthington, très attaché à cette vieille servante. Il décide alors de faire appel à Stuart Spencer, le fils illégitime de sa sœur Violette qui a été répudiée par la famille.

L’arrivée de Stuart, chargé de mener l’enquête, au cœur de la famille Worthington va déclencher bien des tensions et faire ressurgir des secrets enfouis. Sous le couvert du vernis aristocratique de la bonne société de l’époque victorienne, les vrais visages vont au fur et à mesure se révéler. Aidé par sa cousine, Elsie, Stuart va mettre en lumière des mystères familiaux.

« Stuart se sentit scruté comme jamais auparavant. Toute la famille l’entourait, le pressait de questions, l’observait sous toutes les coutures. Chacun tendait l’oreille pour entendre les multiples réponses que Stuart fournissait de bonne grâce, essayant de combler une vie de séparation en quelques minutes. Henry fut soulagé du tour que prenaient les événements. Nul doute que nombre d’explications allaient encore suivre mais la tâche la plus délicate était passée. »

Delphine Montariol sait mener une intrigue prenante. Clairement influencée par Agatha Christie et Conan Doyle, l’auteure ajoute une petite touche de modernité avec le personnage libre, fantasque et énergique d’Elsie.

Le livre se lit avec plaisir et on suit avec intérêt les différentes péripéties qui se déroulent sous nos yeux. Même si au début, la profusion des personnages m’a un peu égarée, j’ai fini par assez vite me repérer entre tous les membres de la famille et les domestiques. D’autant que chacun possède un caractère très défini qui permet de les identifier facilement. Je me suis plu à repérer les différents indices distillés au fil des pages et à essayer de découvrir le coupable avant le dénouement.

Ce roman est l’acte de naissance prometteur d’une série mettant en scène le duo d’enquêteurs Worthington et Spencer.

Sombres secrets – Delphine Montariol (juillet 2018)

La nuit des béguines d’Aline Kiner

Aline Kiner dresse le portrait de femmes qui ont fait le choix de devenir béguines. Une communauté créée par Saint-Louis qui regroupe des femmes, veuves ou célibataires, qui cherchent un refuge contre le monde ou simplement un lieu d’accueil. Ni moniales ni laïques, ces femmes sont libres et ne rendent que peu de compte. C’est sans doute cette liberté et cette indépendance qui leur devra de se retrouver condamnées, leur communauté dissoute et leurs traces effacées.

A travers les personnages d’Ysabel, Maheut ou Ade, l’auteure fait revivre cette institution durant la période de 1310 à 1314, moment où tout bascule et où les soutiens disparaissent un à un.

« En comptable attentive des causalités et des contingences, Ysabel sait cela : quelle que soit la petitesse de chacune de nos vies, elles relèvent toutes d’un vaste ensemble, les mouvements et les troubles de l’âme dépendent de ceux du monde, la violence ne s’arrête pas à ceux qu’elle vise, elle rebondit comme un caillou sur l’eau dure et frappe, frappe encore, les peurs collectives s’amplifient des bassesses individuelles, les grandes ambitions se conjuguent aux plus médiocres. »

On sent que cette période de l’histoire passionnait Aline Kiner. C’est à la fois très documenté et très vivant, nous rendant les personnages très proches.

L’intrigue que tisse l’auteur autour de la jeune Maheut et des béguines qui cherchent à la protéger est prenante, j’avoue avoir eu du mal à poser le livre. C’est un roman historique tel que je les aime, qui mêle des d’évènements réels (le règne de Philippe Le Bel, la prépondérance de la religion, les persécutions des Templiers) à des personnages de fiction aux destins exceptionnels et exemplaires. Le tout rédigé dans une langue riche et accessible.

En filigrane, on ne peut que mettre en parallèle l’histoire des femmes, leur place dans la société, les combats qu’elles ont mené et qu’elles mènent encore. En cela, ce roman est extrêmement moderne et parle à chaque lectrice.

La nuit des béguines – Aline Kiner (Editions Liana Lévi – août 2017)

Nobelle de Sophie Fontanel

Pour moi Sophie Fontanel c’est d’abord le personnage de Fonelle, une héroïne de papier qui jette avec humour un œil acéré sur la société et ses contemporains.

Pour moi Sophie Fontanel est la journaliste et chroniqueuse du magazine Elle, qui sait mettre de la profondeur dans les sujets qui peuvent sembler les plus futiles.

Pour moi Sophie Fontanel est l’auteure de deux livres très personnels que j’ai lus et qui m’ont particulièrement touchée, L’envie et Grandir.

Et aujourd’hui, Sophie Fontanel devient pour moi l’auteure de ce roman lumineux comme un été de 1972 à Saint-Paul de Vence.

A l’instant de recevoir le prestigieux prix Nobel de littérature, Annette se souvient de ce moment fondateur où tout a pris forme.

Annette est une petite fille de dix ans, enjouée, intelligente, aimée par ses parents et son frère. En cet été 1972, elle va faire l’expérience de la mort, de l’amour, de la jalousie, de la trahison, de la déception. Mais elle va surtout comprendre le pouvoir des mots. Grâce à sa rencontre avec Magnus, un petit garçon de son âge et à la bienveillance de Kléber, l’auteur célèbre chez qui les enfants vont jouer, Annette appréhende l’importance de l’écrit et son don « d’écrivaste ».

« Ce que son père ne pouvait pas faire semblait à Magnus évidemment impossible. Bref, c’était l’inverse de chez moi, où mes parents étaient des haies que je sautais, encouragée par eux. »

C’est un roman à la fois léger par l’époque qu’il décrit (une époque où deux enfant jouaient dans une piscine sans alarme et sans barrière, marchaient sur des routes sans crainte, une époque qui respirait la liberté) et profond par les sentiments qu’il explore.

Je suis assez admirative du fait que Sophie Fontanel soit parvenue à créer un personnage de petite fille intelligente et drôle sans qu’elle soit insupportable.

Elle a aussi su rendre avec une grande justesse ce moment charnière où le monde de l’enfance se confronte à un monde plus adulte et où l’enfant se retrouve catapulté dans un monde beaucoup moins naïf qu’il n’était jusque là .

Un fort joli roman, plein de tendresse.

Nobelle – Sophie Fontanel (Editions Robert Laffont – août 2019)