Chant des plaines de Wright Morris

Au début du XXème siècle aux Etats-Unis (mais cela reste valable dans le reste du monde), une jeune femme trouvait aisément un mari pour peu qu’elle soit en bonne santé et qu’elle sache tenir une maison. Voilà sur quoi se fonde le couple de Cora et d’Emerson, un rapprochement pratique dû au hasard. Pas d’amour entre ces deux-là et leur vie commune ne le fera pas naître. La nuit de noces est une épreuve pour Cora qui tombe enceinte dès cette première fois et qui donne naissance à son unique enfant, Madge. A côté du couple vit Orion, le frère d’Emerson dont l’union avec la fantasque Belle produira notamment Sharon Rose. Les deux petites filles seront élevées comme des sœurs. Aussi dissemblables physiquement que de caractère, elles tisseront pourtant un lien fort par-delà les épreuves, la distance et les années qui passent.  

Quelle belle idée que de traduire (enfin !) ce roman paru en 1980 et dont nous étions privés jusqu’ici.

Dans une langue qui va à l’essentiel mais qui reste empreinte de poésie, Wright Morris nous raconte une histoire de femmes, de mères et de filles dont les voix s’entremêlent pour nous montrer des destins bien différents les uns des autres. Car si certaines, telles Cora et Madge, font le choix de rester à la ferme, subissant la loi de la nature hostile du Nebraska, d’autres, comme Sharon Rose, vont fuir ces lieux, le destin tout tracé d’épouse et de mère pour conquérir une certaine liberté au cœur de la ville de Chicago. L’auteur nous raconte aussi des liens familiaux qui se tissent autour de silences et de non-dits mais qui relient indéfectiblement les êtres.  

« A aucun moment, elle ne se demanda à quoi elle pouvait bien ressembler. Pour se protéger de l’air froid du matin, elle enfilait le manteau ou le chandail qu’Emerson ne portait pas ce jour-là. L’odeur de tabac qui saturait ses vêtements ne lui paraissait pas désagréable au grand air. Elle neutralisait la puanteur acide du poulailler. Sans bien comprendre pourquoi, Cora avait eu l’impression de se disperser, de journées trop courtes pour accomplir les tâches sans fin de la ferme ; mais dès qu’elle eut délimité son propre domaine, elle constata ce que chaque journée avait accompli.” 

La construction du roman peut, par contre, être un peu déroutante car elle donne parfois l’impression d’enchainer des paragraphes sans lien les uns avec les autres, comme des instantanés de vie pris sur le vif. Est-ce l’œil du photographe qui transparait ici ? Lorsqu’on regarde les photos prises par Wright Morris on ne peut, en effet, que constater la proximité entre son écriture, à la fois dépouillée et précise, et ses photos qui parviennent à saisir l’humain alors même qu’elles ne représentent pas de personnages mais des paysages ou des lieux. Et c’est à cela que s’attache Chant des plaines, nous plonger dans une atmosphère âpre et mélancolique.

Ce chant est clairement envoûtant et les portraits de ces femmes s’impriment durablement dans l’esprit du lecteur.  

Chant des plaines – Wright Morris / Traduction de Brice Matthieussent  (Christian Bourgois Editeur – mars 2021) 

7 commentaires sur “Chant des plaines de Wright Morris

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