Madame Einstein de Marie Benedict

A l’automne 1886, Mileva Marić entre à l’Institut polytechnique de Zurich. Elle est la cinquième femme à y être admise. Et sa présence n’est pas du goût de tous. D’origine serbe, affligée d’un handicap à la hanche qui la rend boiteuse, la jeune fille a été élevée dans une famille aimante et notamment par un père qui a très tôt reconnu son intelligence et ses capacités. C’est lui qui l’a poussé à poursuivre ses études et c’est à lui qu’elle doit sa présence dans cet Institut réputé. Physicienne et mathématicienne brillante, Mileva est camarade de classe d’un certain Albert Einstein. Le seul qui semble sensible à son intelligence et avec qui elle va développer des liens amicaux avant qu’ils ne deviennent plus profonds et que les deux jeunes gens finissent par se marier.

On dit que derrière chaque grand homme il y a une femme. Le roman de Marie Benedict en est une parfaite illustration. Car avec ce mariage, Mileva va abdiquer toutes ses prétentions professionnelles, sacrifiant tous ces rêves et son talent à un Albert égoïste et lui permettant de déployer son génie.

Marie Benedict s’appuie sur une controverse qui laisse à penser que Mileva pourrait être celle qui a découvert la théorie de la relativité pour laquelle Albert a été salué. Ou qu’elle aurait au moins participé activement aux travaux de recherche. Vérité ou non, cela donne un très beau portrait de femme et soulève la question de la condition féminine à cette époque. Comment en effet, alors qu’elle est instruite et qu’elle a toujours fait preuve d’une grande liberté, Mileva en arrive-t-elle à renoncer à tout ce dont elle rêve pour consacrer son temps à Albert, leurs enfants et leur foyer ? Comment, malgré certains moments de révolte, accepte-t-elle que son nom soit effacé des travaux de son mari, niant ainsi tout ce qu’elle a pu y apporter ? Comment peut-elle mettre de côté, malgré son déchirement, sa fille Lieserl pour répondre aux souhaits d’Albert de l’avoir près de lui ? Une fille que lui-même ne connaîtra pas, puisqu’elle sera emportée très tôt par la maladie (sur ce sujet, les versions diffèrent, une autre faisant état de l’adoption de l’enfant, Mileva et Albert n’étant pas mariés lorsqu’elle est née).

« Alors que je me réfugiais dans ma chambre, l’une des lois fondamentales de Newton sur le mouvement m’est inopportunément revenue à l’esprit : un objet suit une trajectoire donnée jusqu’à ce qu’une force lui soit appliquée. Des années durant, je n’avais pas dévié mon chemin en restant la femme d’Albert, mais j’étais à présent soumise à trois forces distinctes qu’il m’était difficile d’ignorer — Marcel, Elsa, et la main d’Albert sur mon visage. Ma trajectoire allait forcément s’en trouver altérée.»

La vie de Mileva n’est qu’une suite de renoncements et de déceptions. On la suit dans son parcours, parfois avec empathie, parfois avec agacement lorsqu’elle paraît vraiment trop apathique. Et puis on se rappelle l’époque à laquelle elle a vécu, de l’opprobre qui pouvait être jetée sur les femmes divorcées par exemple, et on comprend qu’elle ait essayé de maintenir un semblant de foyer pour ses deux fils, quitte à subir l’humiliation, les tromperies et les lâchetés de son mari.

Au cours du récit, Marie Benedict met en scène un très beau moment symbolique de rencontre entre Mileva et Marie Curie. Réelle ou non, cette entrevue est l’occasion d’un joli parallèle entre le destin si différent de ces deux femmes pourtant si proches.

Madame Einstein – Marie Benedict (Editions 10-18 – février 2019)

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