Des baisers parfum tabac de Tayari Jones

La vie de Dana Lynn n’est pas celle de toutes les petites filles de son âge. Son père, James, a épousé sa mère, Gwendoline, alors qu’il était déjà marié à Laverne. Et sur le papier, c’est celui qu’elle appelle oncle Raleigh qui est déclaré comme étant son père. Un arrangement étrange qui, s’il arrange les adultes perturbe de plus en plus la petite fille qui grandit. Car si son existence reste secrète pour la famille officielle de James, Dana et sa mère savent à peu près tout de Laverne et Chaurisse, née après Dana. Durant  presque 20 ans ces deux vies parallèles vont cohabiter, avec quelques frictions, quelques frustrations chez Dana et sa mère qui doivent composer avec leur vie secrète. Jusqu’à un jour de 1987 où la machine bien huilée va se gripper emportant sur son passage le bel ordonnancement de ses vies en miroir. 

Ce magnifique roman me donne à découvrir la plume de Tayari Jones. Divisé en deux parties, il permet de suivre l’histoire des deux familles afro-américaines du point de vue de Dana puis de celui de Chaurisse, deux enfants prises au cœur d’enjeux et de conflits qui les dépassent. Grâce à de multiples flash-backs, l’auteure remonte le fil des relations de James avec ses deux femmes et ses deux filles. Elle explore les mécanismes du mensonge, du secret, du poids que cela fait porter sur les épaules d’une enfant, de l’illégitimité.  

On attend évidemment le moment où les deux filles vont se rencontrer, où l’affrontement entre les deux mères sera inévitable, où des choix devront être faits. 

La grande force de récit est de ne pas présenter James comme un horrible manipulateur. Malgré son attitude et ses mensonges, les quatre femmes qui l’entourent l’aiment et cherchent à chaque fois a le protéger. Lui aussi a été victime d’une vie qu’il n’a pas entièrement choisi et des conséquences d’actions irréfléchies. Mais étant un homme il a su, et pu, retourner ces situations à son avantage. 

« Je savais déjà que je ne retrouverais pas ma mère, ou du moins pas telle que je l’avais connue. Une mère brisée, ça ne se répare pas. Il reste toujours des fêlures, des angles ébréchés, des amas de colle séchée. Même si, à force de soins, elle retrouve l’aspect d’avant, elle ne sera jamais plus solide qu’une assiette fendue. » 

De leur côté les femmes sont des battantes qui refusent de se poser en victimes. Tayari Jones brosse  d’elles des portraits très justes et les rend attachantes tout comme les deux filles qui sont les exactes contraires l’une de l’autre.  

Le personnage de Raleigh, sorte de frère d’adoption de James, qui navigue entre ces deux familles est lui aussi très réussi, accroché à la loyauté qu’il croit devoir à son ami mais partagé par les sentiments qu’il éprouve pour Gwendoline.  

C’est un roman d’une grande justesse qui nous emmène dans l’Amérique des années  80 et analyse avec beaucoup de pertinence les relations humaines et familiales. On y détecte quelques traces d’humour et surtout une profonde humanité ainsi qu’une véritable tendresse de l’auteure pour ces personnages embarqués dans cette histoire atypique.  

Des baisers parfum tabac – Tayari Jones (Éditions Les Presses de la Cité – septembre 2020) 

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