L’homme sans fil d’Alissa Wenz

En 2010 aux Etats-Unis, Bradley Manning a été condamné à trente-cinq ans de prison pour avoir divulgué des documents classés secret-défense à WikiLeaks. Ces documents militaires concernaient la mort de civils pendant la guerre en Afghanistan et plusieurs bavures de l’armée américaine. Mais comment Bradley Manning a-t-il été découvert ? Très simplement finalement. Le jeune homme avait pris pour confident Adrian Lamo, hacker de génie à qui il vouait une grande admiration. Et c’est cet Adrian Lamo qui l’a dénoncé. Ce même Adrian qui sera découvert mort, de causes indéterminées, en 2018.

C’est sur le personnage d’Adrian Lamo qu’Alissa Wenz met la lumière. Celui que les médias ont surnommé “le hacker sans abri”. Le passe-temps et la passion d’Adrian sont de pirater les réseaux informatiques des entreprises. Et il s’attaque à gros : Microsoft, Le New York Times, NBC… rien ne l’arrête. Son credo : il ne cherche pas à dérober quoique ce soit ou à se faire de l’argent. Simplement, il vaut alerter sur la faiblesse des protections existantes et propose d’aider, gratuitement, les entreprises qu’il attaque à mieux se protéger. Adrian Lamo est le héros de la planète 2.0, un hacker génial qui sillonne le pays avec son ordinateur sous le bras, sans domicile fixe, sans attaches.

“Vera Keller écoute, et imagine. Elle imagine un homme reclus, étranger même à sa propre épouse, drogué à mille substances, désespéré, enfermé dans sa chambre, là, derrière son écran qui le protège de tout, qui le protège de la vie, un homme reclus qui passe ses journées à forger, sur la toile, une image resplendissante, aimante, radieuse, une image à laquelle tout le monde croit et que tout le monde admire.”

Mais sous ce masque, et derrière la légende, se cache aussi un homme seul, accro aux médicaments, qui se coupe petit à petit de la société et de la réalité. Un homme qui sombre lentement et surtout à partir du moment où il se retrouve condamné par la justice. Même s’il n’est pas emprisonné, il devra subir la pose d’un bracelet électronique et une interdiction de se servir d’internet. Le génie s’enfonce alors, jusqu’à cette année 2010 fatidique où il deviendra la cible de ses pairs mais aussi d’une société qui condamne la dénonciation de Bradley Manning.

Rien de manichéen dans ce livre mais au contraire un bel exposé de toutes les incertitudes et des questions que les actes d’Adrian, comme de Bradley, peuvent poser. Qui est le traître ? Qui est le héros ? Dans quel camp se ranger ? Adrian a-t-il en effet été poussé par le désir de mettre à l’abri des personnes qui auraient pu être mises en danger par les révélations de Bradley ou a-t-il cédé à une envie irrépressible d’occuper de nouveau le devant de la scène et cela quel que soit le prix à payer ? Alissa Wenz se garde bien de trancher, laissant le lecteur à sa propre opinion.

Mais la réflexion demeure intéressante dans ce qu’elle dit de notre société hyper-digitalisée, de la vigilance qui n’a jamais autant été de mise et sur le rôle des lanceurs d’alerte. Et le roman happe par l’étrangeté de cet anti-héros et ce style d’écriture très épuré qui va à l’essentiel. 

L’homme sans fil – Alissa Wenz (Editions Denoël – janvier 2022)

8 commentaires sur “L’homme sans fil d’Alissa Wenz

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